20 Nov La robotisation de l’économie mondiale : état des lieux et perspectives
Introduction
La robotisation – c’est-à-dire l’intégration de robots et de processus automatisés dans l’économie – transforme en profondeur le fonctionnement des industries et des services à l’échelle mondiale. Le nombre de robots industriels en activité a atteint des niveaux records, témoignant d’une adoption accélérée de ces technologies dans tous les secteurs. En parallèle, les progrès en intelligence artificielle (IA) et en automatisation avancée élargissent le champ des tâches automatisables, des chaînes de montage d’usine aux entrepôts logistiques, en passant par les exploitations agricoles et même certains services à la personne. Cette mutation s’accompagne de profondes répercussions économiques, sociales, technologiques, environnementales et géopolitiques, soulevant autant d’opportunités que de défis. Le présent rapport propose une analyse globale et structurée de la robotisation de l’économie mondiale, en examinant successivement les secteurs concernés, les principaux enjeux multidimensionnels, ainsi que les perspectives à court, moyen et long terme de cette révolution en cours.
Secteurs économiques touchés par la robotisation
Industrie manufacturière
Le secteur manufacturier est historiquement le premier impacté par la robotisation, via les robots industriels. Au niveau mondial, les installations de robots dans les usines ont littéralement explosé au cours de la dernière décennie. Plus de 540 000 robots industriels ont été installés dans le monde en 2024, soit deux fois plus qu’en 2014[1]. Le parc opérationnel dépasse désormais 4,6 millions de robots actifs fin 2024 (+9 % sur un an). Cette croissance record illustre la transition vers « l’usine du futur », où l’automatisation avancée devient réalité. Les robots accomplissent des tâches répétitives ou précises (assemblage, soudure, peinture, etc.) avec une productivité et une fiabilité élevées, libérant les opérateurs humains des travaux les plus pénibles.
Tous les segments industriels sont concernés, bien au-delà de l’automobile qui fut pionnière. L’électronique, la métallurgie, la chimie ou encore l’agro-alimentaire automatisent de plus en plus leurs processus pour gagner en agilité et en qualité. Par exemple, l’industrie électronique utilise des robots pour insérer des composants minuscules sur les cartes, tandis que l’agro-alimentaire déploie des robots pour le conditionnement et la palettisation des produits. L’Asie est la locomotive de cette robotisation industrielle, concentrant environ trois quarts des nouveaux robots installés en 2024 – un aspect géographique qui sera détaillé dans la partie géopolitique. L’adoption rapide de robots dans la manufacture mondiale traduit une quête universelle de productivité et de compétitivité.
Agriculture
Le secteur agricole connaît lui aussi une automatisation croissante, parfois appelée « agriculture 4.0 ». Les robots agricoles englobent des machines autonomes de plus en plus variées : drones de surveillance des cultures, robots désherbeurs, machines de traite automatisée, tracteurs autonomes, etc. Leur diffusion, encore naissante, s’accélère face aux enjeux de productivité et de manque de main-d’œuvre rurale. En 2024, il s’est vendu près de 19 500 robots agricoles professionnels dans le monde, allant de systèmes de traite robotisée dans les élevages laitiers à des robots mobiles capables de désherber mécaniquement les rangs de culture. Ces technologies permettent d’optimiser les intrants (eau, engrais, pesticides) en ciblant mieux les besoins. Par exemple, des robots de pulvérisation intelligents reconnaissent les mauvaises herbes via des caméras et n’appliquent des micro-doses de produit qu’à l’endroit précis nécessaire – une approche qui a permis de réduire jusqu’à 95 % la quantité de pesticides utilisée dans certaines exploitations équipées. De même, la fertilisation modulée par robots et IA peut diminuer d’environ 24 % l’usage d’engrais tout en maintenant les rendements[2]. Au-delà des gains économiques, ces robots agricoles contribuent à une agriculture plus durable (réduction des produits chimiques et du travail pénible), même si leur coût peut encore freiner leur adoption dans les régions à faible capitalisation.
Santé et secteur médical
Dans le domaine de la santé, la robotisation ouvre des perspectives inédites, qu’il s’agisse d’assistance aux médecins, de chirurgie de précision ou de soins aux patients. Les robots chirurgicaux sont désormais utilisés couramment pour de nombreuses interventions : le bras robotisé « Da Vinci », par exemple, permet des opérations mini-invasives avec une dextérité accrue. Plus largement, les ventes de robots médicaux connaissent une forte croissance : environ 16 700 robots médicaux ont été vendus en 2024, soit une hausse de +91 % sur un an. Parmi eux figurent des robots de rééducation (physiothérapie assistée par robot), des robots d’assistance aux personnes âgées ou handicapées, et des automates de laboratoire capables d’effectuer des analyses ou des tâches de pharmacie sans intervention humaine. Cette robotisation du secteur médical répond à plusieurs besoins : compenser le manque de personnel soignant (dans un contexte de vieillissement démographique), accroître la précision des gestes médicaux, et automatiser les tâches logistiques (préparation de doses, stérilisation, transport de matériels) dans les hôpitaux. Par exemple, des robots infirmiers mobiles circulent déjà dans certains établissements pour apporter médicaments et échantillons aux services, tandis que des robots exosquelettes de rééducation aident des patients à remarcher plus rapidement après un accident. Bien que ces technologies ne remplacent pas le personnel soignant, elles agissent comme des outils complémentaires précieux, améliorant l’efficacité des soins et la sécurité (moins d’erreurs, gestes plus contrôlés).
Logistique et transport
La logistique est un autre secteur clé où la robotisation s’impose à grande vitesse, propulsée par l’essor du e-commerce et la recherche d’efficacité dans les chaînes d’approvisionnement. Dans les entrepôts et centres de distribution, des flottes de robots mobiles autonomes déplacent les marchandises sans intervention humaine. En 2024, le segment des robots de transport et logistique représentait la première catégorie de robots de services professionnels, avec environ 102 900 unités vendues dans le monde (+14 % sur un an). Ces robots incluent notamment des chariots autonomes qui convoient des bacs dans les allées d’entrepôt, des bras robotisés préparant les commandes, ainsi que des systèmes automatisés de tri de colis. Des entreprises comme Amazon utilisent depuis plusieurs années des milliers de robots Kiva dans leurs centres logistiques pour acheminer les étagères vers les opérateurs, réduisant drastiquement le temps de traitement des commandes.
Le transport routier voit également poindre l’automatisation avec les avancées des véhicules autonomes (camions sans chauffeur pour le transport longue distance, robots livreurs pour le dernier kilomètre). Plusieurs projets de navettes automatisées et de camions robotisés sont en phase d’essai sur route, pouvant à terme bouleverser le secteur du fret et de la livraison. De même, dans les ports, des grues et chariots élévateurs automatisés gèrent déjà la manutention des conteneurs. L’objectif commun de ces innovations est d’augmenter le débit logistique (traiter plus de volumes en moins de temps) tout en fiabilisant les opérations (moins d’erreurs ou de dommages qu’avec l’humain). La robotisation logistique répond aussi aux difficultés de recrutement de manutentionnaires dans certains pays : des entrepôts entièrement automatisés (« dark warehouses ») commencent à émerger, fonctionnant 24h/24 avec un minimum de personnel. Néanmoins, la cohabitation entre robots et travailleurs reste la norme actuelle, les automates prenant en charge les tâches les plus répétitives ou physiquement contraignantes, et les humains se concentrant sur le contrôle, la supervision et les exceptions.
Services et commerce
Au-delà de l’industrie, l’automatisation s’étend aux services, parfois de manière moins visible mais bien réelle. On voit apparaître des robots d’accueil dans des hôtels ou salons (androïdes ou bornes animées capables de renseigner les clients), des robots de restauration (robots préparant des cafés, des cocktails, ou assurant un service en salle limité), ou encore des robots de nettoyage autonomes pour les espaces commerciaux et publics. D’après les données de la Fédération internationale de robotique (IFR), plus de 42 000 robots de type « hospitalité » (accueil, guichets, téléprésence) ont été déployés en 2024 pour assister dans les magasins, aéroports, hôtels, etc.. De même, la demande en robots de nettoyage professionnels a bondi (≈25 000 unités vendues en 2024, +34 %) pour automatiser le nettoyage des sols dans les supermarchés, hôpitaux ou immeubles de bureaux.
Dans la sécurité et la surveillance, des robots patrouilleurs commencent à sillonner certains entrepôts ou centres commerciaux la nuit, équipés de caméras et capteurs pour détecter les intrusions ou anomalies. En 2024, environ 3 100 robots de sécurité et de recherche-sauvetage ont été vendus dans le monde – qu’il s’agisse de robots vigiles mobiles ou de drones de surveillance de sites sensibles. Parallèlement, nombre de services dématérialisés s’automatisent via des robots logiciels (on parle de RPA pour Robotic Process Automation) et des agents virtuels : par exemple les chatbots à base d’IA gèrent une part croissante du support client en ligne, simulant une conversation humaine pour répondre aux requêtes courantes. Dans les banques et assurances, des routines logicielles remplacent des tâches administratives répétitives (saisie de formulaires, contrôles de conformité), améliorant la vitesse de traitement.
Même le secteur domestique est touché par cette vague robotique : les robots aspirateurs et tondeuses autonomes se sont vendus à près de 20 millions d’unités en 2024, s’installant dans les foyers du monde entier pour soulager les corvées ménagères. Si ces appareils grand public relèvent plus de la commodité que de la transformation économique, ils témoignent de l’acceptation croissante des robots dans notre quotidien. À terme, on peut imaginer que certains services à la personne bénéficieront aussi de robots assistants (par exemple pour l’aide aux personnes âgées à domicile, la télésanté, l’éducation personnalisée), même si ces applications en sont encore à un stade expérimental.
En somme, aucun secteur économique majeur n’échappe à la robotisation. De la production de biens matériels aux services immatériels, l’automatisation s’infiltre partout où elle peut apporter gain de temps, d’efficacité ou pallier la rareté de main-d’œuvre. Les sections suivantes détaillent les principaux enjeux transversaux que soulève cette transformation globale.
Principaux enjeux économiques de la robotisation
Productivité et efficacité
L’adoption des robots est d’abord motivée par le gain de productivité qu’ils procurent. Les robots travaillent plus vite, sans interruption, et avec une précision constante, ce qui permet d’accroître le volume de production pour un coût marginal souvent moindre. À l’échelle microéconomique, de nombreuses entreprises reportent des hausses d’efficacité après automatisation de certaines lignes : par exemple, un robot d’assemblage peut réaliser en quelques secondes des opérations qui prenaient plusieurs minutes manuellement, tout en réduisant les erreurs d’exécution. Au niveau macroéconomique, la robotisation contribue à soutenir la croissance de la productivité du travail dans les pays avancés, contrebalançant en partie le ralentissement observé ces dernières décennies.
Des études empiriques confirment l’effet positif des robots sur la productivité et la croissance. Les robots permettent de produire plus avec moins, ce qui se traduit par des coûts unitaires plus faibles et souvent par une amélioration de la qualité (moins de défauts, plus grande homogénéité des produits). Dans l’industrie automobile, l’introduction massive de robots a ainsi permis d’augmenter les cadences tout en assurant un haut niveau de qualité et de traçabilité, contribuant à la compétitivité des usines très automatisées. De plus, les robots peuvent générer des effets induits bénéfiques : en faisant baisser les prix de revient, ils stimulent la demande et la consommation de certains biens, ce qui peut in fine nécessiter d’augmenter la production et donc l’emploi dans d’autres secteurs (effet de compensation économique).
Cependant, le plein impact des robots sur la productivité dépend de la capacité des entreprises à repenser leurs processus autour de ces nouvelles technologies. L’automatisation ne se limite pas à colocaliser des robots dans des chaînes existantes : il faut souvent réorganiser la production, former le personnel à collaborer avec les machines et saisir les opportunités d’innovation permises par ces gains de productivité. Les organisations qui réussissent à intégrer les robots de manière optimale connaissent des sauts de performance importants, tandis que celles qui n’adaptent pas leur modèle d’affaires peuvent voir les gains mécaniques dilués.
Emploi et travail humain
L’impact de la robotisation sur l’emploi est un enjeu central, souvent source d’inquiétudes. En automatisant des tâches autrefois réalisées par des personnes, les robots peuvent supprimer certains emplois, en transformer beaucoup d’autres, mais aussi en créer de nouveaux. Historiquement, chaque vague technologique a entraîné à la fois des destructions et des créations d’emplois, avec un solde final pouvant être positif sur le long terme grâce aux nouveaux métiers apparus. Qu’en est-il de la révolution robotique actuelle ?
Des études économétriques récentes ont tenté de quantifier l’effet des robots sur l’emploi et les salaires. Aux États-Unis, une étude du MIT a montré qu’ajouter un robot industriel pour 1 000 employés entraîne une baisse d’environ 0,2 point du taux d’emploi dans la zone locale, ainsi qu’une légère baisse des salaires. Concrètement, chaque robot supplémentaire aurait éliminé en moyenne 3 à 6 emplois existants dans la zone, surtout des postes peu qualifiés routiniers. Les secteurs les plus robotisés (automobile, électronique, plasturgie) sont ceux où les réductions d’emplois ouvriers ont été les plus marquées. En Europe, des effets similaires ont été constatés : en France, l’introduction de robots dans les usines a augmenté la productivité des entreprises mais s’est accompagnée d’une baisse nette des emplois manufacturiers au niveau de la branche. Ces constats appuient l’idée d’un effet de “déplacement” : les robots se substituent aux travailleurs sur certaines tâches, réduisant la demande de travail humain pour ces fonctions.
Toutefois, en parallèle se manifestent des effets compensateurs et des créations d’emplois dans d’autres domaines. La robotisation génère de nouveaux besoins en compétences : ingénieurs roboticiens, programmeurs, techniciens de maintenance, data scientists, etc. Le développement, la production et la maintenance des robots eux-mêmes sont des filières en expansion qui recrutent. De plus, les gains de productivité réalisés peuvent se traduire par des prix plus bas ou une meilleure qualité, stimulant la demande et donc potentiellement l’emploi dans d’autres secteurs (effet indirect). Par exemple, si des robots permettent de fabriquer massivement des panneaux solaires à bas coût, cela peut dynamiser toute la filière des énergies renouvelables et créer des emplois dans l’installation et la maintenance de ces équipements.
Le solde net sur l’emploi dû à l’automatisation reste difficile à prévoir et différera selon les pays et les politiques d’accompagnement. Le Forum économique mondial anticipe malgré tout un chamboulement majeur d’ici 2027, estimant que 23 % des emplois actuels pourraient être “perturbés” par l’automatisation en cinq ans, ce qui impliquerait environ 83 millions d’emplois déplacés ou supprimés, contre 69 millions de nouvelles créations liées aux technologies – soit un solde positif modeste mais une énorme transition de main-d’œuvre à gérer. Dans ce scénario, un quart des travailleurs devront changer de métier ou adapter considérablement leurs compétences. D’autres projections, plus pessimistes, soulignent qu’à plus long terme l’IA et la robotique pourraient automatiser jusqu’à 300 millions d’emplois dans le monde, soit près de 9 % de la main-d’œuvre globale. Quelles que soient les estimations, un point de consensus se dégage : la structure du marché du travail va évoluer profondément, avec un recul des emplois manuels répétitifs et de certaines fonctions de service standardisées, et une expansion des emplois hautement qualifiés ou complémentaires à l’IA (analystes de données, managers, métiers créatifs, soins à la personne, etc.).
Pour atténuer les effets négatifs sur l’emploi, la requalification des travailleurs sera déterminante (voir enjeux sociaux). D’ores et déjà, on constate que les pays qui robotisent vite font aussi face à une pénurie de compétences technologiques, ce qui offre des opportunités à ceux qui se forment. Par exemple, l’essor de la robotique a fait exploser la demande de programmeurs d’automates, d’intégrateurs de systèmes ou d’opérateurs de machines CNC, souvent sans que l’offre de formation n’ait suivi. Anticiper les transitions professionnelles et faciliter la mobilité des travailleurs vers les secteurs en croissance est ainsi crucial pour que la robotisation se conjugue avec le plein emploi à long terme.
Compétitivité et croissance économique
La robotisation est devenue un levier central de la compétitivité économique des entreprises et des nations. Au niveau microéconomique, une entreprise qui adopte l’automatisation avancée peut réduire ses coûts de production, améliorer ses délais et la qualité de ses produits, ce qui lui donne un avantage concurrentiel sur les marchés. Inversement, ne pas automatiser peut exposer à un déclassement face à des concurrents plus efficaces. Ainsi, dans l’industrie manufacturière, l’automatisation n’est plus seulement un choix de productivité, elle est “le socle de la compétitivité” future selon l’expression d’un récent rapport[3]. Les savoir-faire industriels et la capacité d’innover dépendent de plus en plus de l’intégration de technologies robotiques et numériques dans les processus de fabrication.
Au niveau macroéconomique, la densité de robots par travailleurs est désormais un indicateur souvent cité de la compétitivité d’un pays. Les économies les plus robotisées (Corée du Sud, Singapour, Allemagne, Japon, Chine) tendent à être celles où le secteur manufacturier est le plus robuste et exportateur. Par exemple, la Chine a massivement robotisé ses usines cette dernière décennie pour monter en gamme et compenser la hausse des salaires : elle a installé à elle seule plus de 50 % des robots industriels déployés dans le monde en 2024. Cette stratégie lui permet d’augmenter la qualité de sa production et de réduire sa dépendance aux importations de technologies (les robots chinois remplacent progressivement ceux importés). L’enjeu pour la Chine est de rester « l’usine du monde » tout en grimpant dans la chaîne de valeur, ce que la robotisation facilite.
En Europe et aux États-Unis, la robotisation est perçue comme un moyen de relocaliser certaines productions à coût compétitif (relocalisation ou “reshoring”). Grâce aux robots, il redevient envisageable de produire dans des pays à hauts salaires sans sacrifier la rentabilité : les coûts de main-d’œuvre deviennent moins déterminants dans le coût final du produit. Par exemple, des entreprises américaines ont rapatrié des lignes d’assemblage en automatisant fortement (peu d’ouvriers, beaucoup de robots), assurant flexibilité et proximité du marché. L’IFR souligne que l’automatisation permet de localiser la production dans les pays développés sans perte d’efficacité ou explosion des coûts. Ainsi, la robotisation est aussi un outil de souveraineté industrielle : elle aide à maintenir localement des capacités de production stratégiques.
Cette course à la compétitivité par la robotique a toutefois un effet d’entraînement mondial : plus un pays s’automatise, plus ses concurrents se sentent obligés d’investir pour ne pas perdre du terrain. On assiste ainsi à une diffusion rapide des robots dans de nouvelles économies émergentes désireuses de développer leur industrie. L’Inde, par exemple, a vu ses installations de robots augmenter de +59 % en 2023, notamment dans l’automobile, pour combler son retard. De même, l’Europe cherche aujourd’hui à rattraper l’Asie : malgré une baisse des installations en 2024 dans certains pays européens, l’urgence de réinvestir dans l’automatisation est largement soulignée pour ne pas perdre en compétitivité : « la course à l’automatisation est aussi une course à l’attractivité et à la souveraineté technologique » rappelle le rapport de l’IFR. Autrement dit, ne pas robotiser pourrait condamner certaines économies à un décrochage industriel et technologique.
Au-delà de la compétition, la robotisation peut aussi être un moteur de croissance économique globale. En augmentant la productivité, elle élève le potentiel de croissance du PIB. Une analyse de Goldman Sachs estime que les nouvelles vagues d’IA et de robotique pourraient accroître le PIB mondial de 7 % sur 10 ans, en grande partie via le surcroît de productivité généré. Bien sûr, ces gains doivent se traduire en prospérité partagée pour être socialement soutenables, ce qui renvoie aux enjeux de répartition (voir plus loin les inégalités). Quoi qu’il en soit, robotiser ou ne pas robotiser deviendra de plus en plus un facteur déterminant de la réussite économique d’un pays. La compétitivité future se jouera sur la capacité des systèmes productifs à intégrer les technologies robotiques et l’IA de manière efficiente, tout en développant les compétences humaines complémentaires.
Principaux enjeux sociaux et sociétaux
Requalification, formation et adaptation des compétences
Le déploiement massif de la robotisation impose un colossal effort de requalification de la main-d’œuvre. En effet, pour que les travailleurs dont les tâches sont automatisées ne soient pas laissés pour compte, ils doivent pouvoir acquérir de nouvelles compétences leur permettant d’occuper des emplois complémentaires aux robots ou dans d’autres secteurs en croissance. Or, actuellement, le déficit de compétences numériques et techniques est un frein dans de nombreux pays : les entreprises peinent à recruter des profils formés à l’automatisation, tandis que de nombreux salariés occupant des postes routiniers menacés n’ont pas encore eu accès à la formation pour se reconvertir.
Les besoins en formation continue et en reconversion professionnelle sont donc immenses. D’après une enquête du Forum économique mondial, environ 54 % des salariés des grandes entreprises auraient besoin d’une mise à niveau ou d’une nouvelle formation pour s’adapter pleinement aux mutations technologiques en cours. Une autre estimation globale suggère que près de 60 % des travailleurs devront actualiser ou développer de nouvelles compétences d’ici 2030 pour suivre l’évolution des emplois liée à l’IA et à l’automatisation. Ces chiffres donnent la mesure de l’enjeu : plus de la moitié de la population active mondiale est concernée par une transition de compétences. Les domaines dans lesquels les compétences doivent évoluer incluent non seulement la maîtrise des technologies numériques (programmation de base, utilisation des données, pilotage de machines automatisées), mais aussi les compétences humaines transversales (esprit critique, résolution de problèmes complexes, créativité, collaboration), qui seront de plus en plus valorisées dans les métiers non automatisables.
Pour accompagner ces transformations, les entreprises, gouvernements et systèmes éducatifs devront unir leurs efforts. Du côté des entreprises, investir dans la formation interne et la montée en compétence de leurs employés devient une nécessité pour réussir la transition numérique. Certaines grandes firmes ont déjà mis en place des programmes d’“académie numérique” ou de rotation de postes pour former leurs opérateurs à devenir techniciens de maintenance robotique, par exemple. Les pouvoirs publics, de leur côté, peuvent faciliter la reconversion via des dispositifs de formation professionnelle accessibles, des financements pour les chômeurs technologiques, et l’incitation des secteurs en tension à recruter des profils en reconversion. L’éducation initiale doit également s’adapter : intégrer la robotique, la programmation, l’automatisation dans les curricula dès le secondaire ou le supérieur permet de préparer les futurs travailleurs aux réalités de l’industrie 4.0. Certains pays l’ont bien compris : la Corée du Sud ou Singapour, par exemple, investissent massivement dans l’éducation STEM (science, technologie, ingénierie, mathématiques) pour armer leur jeunesse face à l’économie automatisée de demain.
La flexibilité et l’adaptabilité individuelles seront aussi cruciales. Dans un monde où les tâches évoluent vite, les travailleurs devront probablement changer plusieurs fois de métier au cours de leur carrière, en actualisant régulièrement leurs compétences. Cela implique de promouvoir une culture de la formation tout au long de la vie. Les personnes capables d’apprendre en continu, de se former aux nouveaux outils et de s’adapter à de nouvelles façons de travailler seront celles qui tireront le mieux parti de la révolution robotique. À l’inverse, ceux qui n’auront pas accès à ces opportunités de requalification risquent de se retrouver exclus du marché du travail ou cantonnés à des emplois précaires non automatisés. Il y a donc un enjeu social fort à démocratiser la formation aux nouvelles compétences, y compris pour les publics moins qualifiés ou les générations plus âgées. Il en va de la cohésion sociale dans cette transition : sans cela, la robotisation pourrait creuser le fossé entre une main-d’œuvre hautement qualifiée qui prospère et une autre qui subit la stagnation ou le chômage.
Inégalités et répartition des revenus
La robotisation soulève d’importantes questions d’inégalité économique. En effet, si elle génère des gains de productivité et de richesse supplémentaires, ceux-ci ne sont pas automatiquement répartis équitablement entre capital et travail, ou entre différentes catégories de travailleurs. Plusieurs mécanismes peuvent conduire la robotisation à accentuer les inégalités existantes si aucune mesure correctrice n’est prise.
Premièrement, les robots se substituent plus facilement aux travailleurs peu ou moyennement qualifiés effectuant des tâches routinières qu’aux travailleurs très qualifiés. Il en résulte un risque d’érosion des emplois intermédiaires et peu qualifiés, et donc des revenus associés, tandis que la demande pour les qualifications élevées augmente. Ce phénomène, déjà observé avec l’informatisation (polarisation du marché du travail), peut être amplifié par la robotique. Les travailleurs spécialisés capables de concevoir, programmer ou superviser les robots (ingénieurs, chefs de projet, data scientists) voient leur valeur augmenter, alors que les ouvriers d’assemblage ou employés administratifs routiniers peuvent voir leurs postes supprimés ou dévalorisés. Les écarts de salaires risquent donc de s’accentuer entre ces catégories, aggravant les inégalités de revenus.
Deuxièmement, la robotisation bénéficie en premier lieu aux détenteurs du capital – en l’occurrence, aux entreprises qui investissent dans ces machines et aux actionnaires qui en tirent les profits. Un modèle théorique du FMI souligne que les robots équivalent à une main-d’œuvre supplémentaire quasi illimitée, ce qui tend à faire baisser les salaires en augmentant l’offre de travail effective. Parallèlement, comme il devient rentable d’investir dans des robots, une part croissante de la valeur ajoutée va rémunérer le capital (sous forme de profits ou de rentes liées aux robots) plutôt que le travail humain. En poussant le raisonnement, si les robots prennent en charge une fraction toujours plus grande de la production et que le travail humain se raréfie, la part du travail dans le revenu national peut chuter fortement. Des économistes ont calculé qu’en théorie extrême, si les robots devenaient des substituts parfaits aux humains, la part des salaires pourrait tendre vers zéro, toute la richesse revenant au capital. Sans aller jusque-là, on observe déjà dans de nombreux pays avancés une baisse tendancielle de la part du travail dans le PIB ces dernières décennies, due en partie au progrès technologique ; la robotisation pourrait prolonger cette tendance, avec à la clé une concentration accrue des richesses si les profits tirés de l’automatisation bénéficient à une minorité (actionnaires, propriétaires des plateformes technologiques, etc.).
Troisièmement, la fracture numérique entre pays ou régions peut s’aggraver. Les pays ayant les moyens d’investir massivement dans les robots et l’IA vont accroître leur productivité et potentiellement capter davantage d’activités à haute valeur ajoutée, creusant l’écart avec les pays moins automatisés. On peut craindre un décalage technologique où les économies en développement, qui auparavant profitaient de leur main-d’œuvre abondante pour attirer des industries manufacturières, perdent cet avantage comparatif face aux usines automatisées des pays riches. Si les robots permettent de produire localement à moindre coût, la logique de délocalisation vers les pays à bas salaires s’affaiblit, ce qui pourrait priver certains pays émergents d’une étape de développement industrielle classique. Cela pose un défi de développement inclusif : comment les pays à revenu intermédiaire pourront-ils progresser si l’accès aux technologies d’automatisation reste limité et que les avantages de coût salarial deviennent caducs ? Des transferts de technologie et une baisse des coûts des robots seront nécessaires pour éviter que la robotisation mondiale ne profite qu’aux économies déjà avancées.
Face à ces risques, plusieurs leviers politiques sont discutés pour répartir plus équitablement les gains de la robotisation. Parmi eux : la mise en place d’une fiscalité adaptée, par exemple en taxant davantage les revenus du capital ou en envisageant (sujet controversé) une forme de taxe sur les robots afin de financer la protection sociale ou la formation des travailleurs impactés. L’idée serait que les entreprises très automatisées contribuent à compenser les effets sociaux via l’impôt, évitant ainsi un sous-financement de l’État providence si la masse salariale diminue. D’autres avancent l’option d’un revenu universel ou de mécanismes de redistribution plus robustes, pour garantir un minimum de revenus à ceux dont l’emploi serait fragilisé par l’automation. Par ailleurs, négocier le partage des gains de productivité au niveau des entreprises (augmentations de salaires, réduction du temps de travail) peut permettre aux travailleurs de bénéficier directement des fruits de l’automatisation plutôt que d’en être exclus.
En somme, la robotisation exacerbe des tensions sur la répartition des richesses, mais les choix de société feront la différence. Si l’innovation s’accompagne de solidarités renouvelées et d’institutions adaptées, les gains technologiques peuvent être largement diffusés et contribuer à hausser le niveau de vie de tous. Dans le cas contraire, on pourrait voir se creuser un fossé entre “ceux qui possèdent les robots” (ou savent les utiliser) et les autres. La vigilance des pouvoirs publics et des partenaires sociaux est donc de mise pour orienter la transition de manière inclusive.
Sécurité au travail et conditions de travail
Un autre enjeu social majeur de la robotisation concerne la sécurité et la santé au travail. D’un côté, les robots peuvent avantageusement remplacer les humains dans les tâches dangereuses, pénibles ou insalubres, améliorant ainsi la sécurité des travailleurs. De l’autre, l’introduction de nouvelles machines crée de nouveaux risques (chocs, cohabitation homme-robot, stress) qu’il faut maîtriser par des normes et des bonnes pratiques.
Du point de vue prévention des accidents, la robotisation apporte des bénéfices tangibles. En automatisant des opérations à haut risque – manipulation de charges lourdes, exposition à des températures extrêmes, produits chimiques toxiques, travail en hauteur, etc. – on réduit d’autant l’exposition des travailleurs à ces dangers. Par exemple, dans l’industrie métallurgique, des robots effectuent désormais le soudage en lieu et place d’ouvriers qui autrefois subissaient fumées et risques de brûlures. Dans la logistique, les robots mobiles évitent aux caristes humains de circuler constamment parmi des engins, diminuant les collisions. Des statistiques commencent à refléter ces progrès : une étude a trouvé qu’une augmentation de 10 % du taux de robotisation est associée à une baisse de 0,07 % de la fréquence des accidents mortels au travail et à près de 2 % de réduction des blessures enregistrées. Autrement dit, plus d’automatisation va de pair avec moins d’accidents du travail, toutes choses égales par ailleurs. Certaines compagnies d’assurance observent d’ailleurs une baisse des sinistres dans les ateliers fortement robotisés, et promeuvent l’adoption de robots comme mesure de sécurité.
Les robots collaboratifs (cobots), conçus pour travailler au contact direct des opérateurs, intègrent quant à eux des dispositifs de sécurité (capteurs de présence, limiteurs de force, arrêts d’urgence) qui minimisent le risque de blessure en cas d’interaction imprévue. Ces machines peuvent assister physiquement les travailleurs : par exemple un cobot de manutention peut prendre en charge un objet lourd en coordination avec l’humain, soulageant ainsi ses efforts et prévenant les troubles musculo-squelettiques. De même, dans les hôpitaux, des exosquelettes ou robots d’assistance aident le personnel à soulever ou déplacer des patients sans se faire mal au dos – une avancée majeure pour réduire les lombalgies des soignants. Globalement, on peut s’attendre à ce que la robotisation, en éliminant les tâches les plus dures (mines, construction, manutention répétitive…), améliore les conditions de travail physiques de nombreux métiers.
En revanche, l’introduction de robots amène aussi de nouveaux défis de sécurité. Les robots industriels classiques, puissants et rapides, doivent être enfermés dans des cellules pour ne pas heurter d’humains – d’où l’importance du respect des normes de sécurité (arrêts d’urgence, barrières immatérielles, etc.). Avec la montée des cobots et robots mobiles qui partagent l’espace de travail des opérateurs, le risque d’accidents de cohabitation existe : un robot mal programmé ou en panne pourrait percuter un employé, le pincer ou le coincer s’il n’y a pas de garde-fou. Des accidents isolés ont déjà eu lieu dans des usines automatisées, rappelant que la sécurité fonctionnelle des robots (fiabilité des capteurs, des algorithmes) est primordiale. Les concepteurs travaillent à renforcer ces aspects, et des normes spécifiques (comme l’ISO/TS 15066 pour les robots collaboratifs) définissent des seuils de vitesse et de force pour éviter les blessures en cas de contact.
Au-delà des risques physiques, la robotisation peut avoir un impact psychosocial sur les travailleurs. Travailler aux côtés de robots peut engendrer du stress ou de l’anxiété chez certains, par crainte de la machine ou peur pour son emploi. Des études ont noté une hausse du stress et des troubles musculosquelettiques liés à la vigilance accrue qu’exige parfois la surveillance de systèmes automatisés[4]. Le rythme de travail imposé par la machine peut aussi être difficile à suivre, comme dans certains entrepôts où les préparateurs doivent s’adapter au cadencement des robots. Paradoxalement, si la robotisation réduit les risques physiques classiques, elle peut augmenter la charge mentale et la pression. Il faudra donc veiller à adapter l’organisation du travail pour préserver l’humain : par exemple, éviter l’hyperconnexion des opérateurs à des flux d’informations trop intenses, ou prévenir l’ennui et la perte de sens que peut ressentir un travailleur dont le rôle se limite à surveiller des écrans.
En somme, la robotisation offre une opportunité d’améliorer la santé et la sécurité au travail en soulageant l’humain des tâches à risque. Les statistiques initiales sont encourageantes quant à la baisse des accidents. Cependant, pour tirer pleinement parti de ces progrès sans créer de nouveaux problèmes, il convient d’accompagner le déploiement des robots par une ingénierie de sécurité rigoureuse (normes, certification des machines, formation aux nouveaux risques) et par une gestion des ressources humaines attentive aux conditions de travail (chargement mental, acceptabilité). Le dialogue social dans l’entreprise a ici un rôle à jouer : impliquer les employés dans la conception des postes automatisés permet souvent de repérer en amont les écueils pratiques et de rassurer quant à l’utilité de la technologie. À l’échelle macro, les législateurs devront peut-être renforcer les réglementations sur la sécurité des systèmes autonomes et la responsabilité en cas d’accident impliquant un robot. La confiance des travailleurs envers les robots est à ce prix : elle ne se gagnera que si ceux-ci se sentent en sécurité et considérés dans l’environnement de travail robotisé.
Principaux enjeux technologiques de la robotisation
Rôle de l’intelligence artificielle dans la robotique
Le lien entre robotique et intelligence artificielle (IA) est de plus en plus étroit. Les robots modernes sont souvent qualifiés de « smart » ou intelligents parce qu’ils embarquent des algorithmes avancés leur permettant de percevoir, décider et apprendre, au-delà de la simple exécution mécanique préprogrammée. L’IA – en particulier l’apprentissage automatique (machine learning) et l’apprentissage profond – a révolutionné les capacités des robots en leur offrant une certaine faculté d’adaptation à des environnements non structurés.
Ainsi, les robots sont désormais dotés de “vues” artificielles grâce à des caméras couplées à des réseaux neuronaux de vision : ils peuvent reconnaître des objets, des visages, lire du texte, détecter des anomalies, quasiment comme le ferait un humain entraîné. Par exemple, dans une usine, un bras robotique équipé d’une caméra IA peut repérer la position aléatoire d’une pièce sur un tapis et ajuster sa trajectoire en temps réel pour la saisir – ce qui était impossible avec les méthodes de vision industrielles classiques sans IA. De même, les véhicules autonomes utilisent le traitement d’images par IA pour interpréter la route, les panneaux, les piétons, etc.
Au-delà de la perception, l’IA s’invite dans la planification et le contrôle des robots. Des techniques d’apprentissage par renforcement permettent à un robot d’apprendre par essai-erreur à accomplir une tâche optimale, sans qu’on lui programme explicitement toutes les étapes. Par exemple, des robots manipulateurs ont appris à plier du linge ou nouer des cordes en s’entraînant virtuellement, là où codifier chaque mouvement aurait été d’une complexité extrême. Boston Dynamics a démontré avec son robot humanoïde Atlas une approche où le robot apprend des comportements complexes par l’observation, via de grands modèles de comportement, plutôt que d’être scripté pour chaque action. Ces avancées s’apparentent aux modèles d’IA générative (du type GPT) sauf qu’au lieu de produire du texte, ils produisent des séquences de mouvements de robot. Ce champ de recherche laisse entrevoir des robots capables de s’auto-améliorer et d’acquérir de nouvelles compétences sans intervention humaine directe, en combinant simulation, essais et généralisation.
Par ailleurs, l’arrivée des modèles de langage IA de grande taille ouvre des pistes pour doter les robots d’interfaces plus naturelles. On voit émerger des projets de robots pouvant être commandés en langage courant (« attrape ce objet et visse-le ici ») grâce à un modèle linguistique relié au système de vision et de contrôle du robot. Cela pourrait rendre la programmation et l’utilisation des robots beaucoup plus intuitives pour des non-experts. Une startup a ainsi montré un bras robotique de cuisine pouvant suivre une recette écrite en langage naturel, l’IA se chargeant de traduire chaque étape en actions robotisées.
En somme, l’IA est en train de devenir le cerveau des robots, là où les décennies précédentes se concentraient surtout sur les « muscles mécaniques ». Les progrès rapides de l’IA (notamment depuis 2012 avec le deep learning) ont accéléré la robotique qui stagnait sur certains points (flexibilité, autonomie). Cette convergence fait naître la notion de “robots cognitifs” ou de robots de service intelligents capables d’interagir dans des environnements complexes comme nos domiciles ou des espaces publics, ce qui était hors de portée il y a 20 ans. On assiste donc à une montée en puissance des logiciels dans la robotique : on parle d’ailleurs de plus en plus de robotique logicielle (où la valeur ajoutée réside dans l’IA embarquée autant que dans la machine elle-même).
Le corollaire est que les enjeux de l’IA (transparence, biais, sécurité) deviennent aussi ceux de la robotique. Un robot autonome mal entraîné ou biaisé dans sa reconnaissance pourrait poser problème (imaginons un robot de sécurité qui identifierait mal certaines personnes). De plus, la dépendance aux données de qualité et à la puissance de calcul se fait sentir : un robot intelligent nécessite des volumes de données d’entraînement, des simulateurs, parfois une connexion au cloud pour déporter les calculs lourds. Cela soulève des défis techniques (latence, cybersécurité) et éthiques (confidentialité, responsabilité en cas d’erreur). Néanmoins, le bilan global est un élargissement formidable des capacités robotiques grâce à l’IA, qui est un vecteur central de la prochaine génération de robots.
Automatisation avancée et intégration systèmes (Industrie 4.0)
Au-delà des robots pris isolément, le véritable potentiel se révèle quand on les intègre dans des systèmes d’automatisation avancés englobant l’ensemble de la chaîne de production ou de service. C’est l’essence de l’Industrie 4.0 : connecter machines, systèmes informatiques et dispositifs intelligents pour créer des usines et organisations pilotées par les données, adaptatives et hautement efficientes. Dans ces environnements, les robots jouent un rôle clé mais aux côtés d’autres technologies (IoT, cloud, jumeaux numériques, big data, etc.), d’où l’importance d’une approche holistique.
Par exemple, une ligne de production moderne peut combiner des robots, des capteurs IoT et des algorithmes de contrôle sophistiqués : les capteurs surveillent en continu la qualité des pièces ou l’état des machines, envoient les données à un système central qui les analyse (via IA éventuellement) et ajuste immédiatement les paramètres des robots ou déclenche une maintenance préventive. Cette maintenance prédictive est l’une des avancées permises par l’automatisation avancée : grâce aux données, on peut prévoir quand un robot ou une machine risque de tomber en panne et intervenir juste à temps, évitant les arrêts de ligne coûteux. Plusieurs usines ont mis en place ce type de surveillance en temps réel, réduisant drastiquement les temps d’arrêt imprévus.
L’agilité de production est un autre bénéfice de l’automatisation intégrée. Dans un environnement flexible, les robots peuvent être reprogrammés rapidement pour passer d’un produit à un autre, et les flux peuvent être réorganisés à la volée selon la demande. Des systèmes de convoyage autonomes peuvent rerouter des lots vers différentes cellules en fonction des besoins, tandis que des jumeaux numériques (copies virtuelles de la ligne) permettent de simuler en amont les changements pour optimiser la configuration. On assiste ainsi à l’émergence de l’usine flexible, capable de produire en petites séries variées presque aussi efficacement que du mass production – un atout considérable pour répondre à la personnalisation croissante de la demande. Les robots modulaires et polyvalents y jouent un rôle central, remplaçant les anciennes machines dédiées monofonction.
En logistique également, l’automatisation avancée se traduit par des chaînes d’approvisionnement intelligentes. Les entrepôts automatisés sont connectés aux plateformes de commande en ligne : dès qu’une commande est passée, le système la traite, alloue une mission aux robots de l’entrepôt pour prélever les articles, puis optimise l’expédition. Des algorithmes gèrent les stocks, déclenchent automatiquement le réapprovisionnement auprès des fournisseurs et même pilotent le transport (par exemple en optimisant le remplissage des camions autonomes, ou en choisissant la route la plus efficiente). On parle de logistique 4.0 pour décrire cette orchestration numérique de bout en bout. Là encore, les robots physiques (de manutention, tri, livraison) ne sont qu’un élément d’un ensemble plus large guidé par la donnée.
Cette automatisation intégrée apporte aussi des gains en traçabilité et qualité. Chaque étape étant monitorée, on peut suivre chaque produit, identifier l’origine de la moindre défaillance, et implémenter un contrôle qualité automatisé à plusieurs niveaux (caméras intelligentes sur les lignes, tests en fin de ligne réalisés par des robots, etc.). Par exemple, dans l’industrie pharmaceutique, des bras robotisés couplés à des systèmes de vision vérifient chaque flacon produit, et les données sont agrégées pour détecter toute dérive de processus le plus tôt possible.
Cependant, mettre en œuvre l’automatisation avancée demande une interopérabilité des systèmes et une architecture technique robuste. C’est un défi pour beaucoup d’entreprises traditionnelles, où les machines anciennes ne communiquent pas forcément facilement avec de nouvelles. D’où l’importance de standards ouverts, de protocoles de communication unifiés (OPC-UA par exemple dans l’industrie) et de plateformes logicielles capables de gérer l’ensemble (MES, ERP connectés aux robots, etc.). De plus, la cybersécurité devient critique : une usine ultra connectée est aussi potentiellement plus vulnérable aux attaques informatiques, qui pourraient paralyser des robots ou altérer des données de production. La sécurité informatique industrielle est donc un enjeu croissant, afin de protéger ces systèmes automatisés contre les intrusions.
En résumé, l’automatisation avancée vise à tirer pleinement parti des robots en les intégrant dans des écosystèmes intelligents. Les impératifs qui en découlent pour les industriels sont la modularité, la connectivité, la collaboration homme-machine fluide et la flexibilité. Les fournisseurs d’équipements évoluent pour fournir des solutions complètes, combinant machines, logiciels et services, plutôt que de simples robots isolés. L’avenir de la robotisation se jouera autant dans les bits (logiciels, IA, data) que dans les atomes (les robots eux-mêmes) : c’est cette convergence qui permettra d’atteindre de nouveaux paliers de performance.
Collaboration homme-machine et robots collaboratifs
L’ère où les robots opéraient enfermés derrière des grillages, séparés des ouvriers, tend à évoluer vers une interaction de plus en plus étroite entre humains et robots sur le lieu de travail. Cette collaboration homme-robot vise à combiner le meilleur des deux : la force, l’endurance et la précision des robots d’un côté, la flexibilité, l’ingéniosité et la dextérité fine de l’humain de l’autre. Les robots collaboratifs, ou cobots, incarnent cette philosophie.
Un cobot est un robot conçu spécifiquement pour travailler au contact direct d’un opérateur en toute sécurité. Il est en général de taille plus modeste qu’un robot industriel traditionnel, possède des capteurs lui permettant de détecter la présence humaine (force, vision) et s’arrête instantanément en cas de contact inattendu. Cela permet à l’humain et au robot de partager la même tâche ou la même zone sans cloison physique. Par exemple, un cobot peut tenir une pièce pendant qu’un ouvrier effectue une opération dessus, ou inversement, l’ouvrier présente la pièce et le cobot la visse. Dans un atelier de montage électronique, un opérateur peut assembler certains composants pendant que le cobot se charge de mettre en place d’autres pièces plus petites ou de faire un contrôle visuel.
L’intérêt pour les entreprises est que ces cobots ne nécessitent pas de réorganiser complètement l’atelier ni d’investir dans des dispositifs de sécurité lourds : on peut les déployer sur un établi à côté d’un salarié, comme un outil évolué. Ils sont souvent faciles à programmer, via une interface graphique ou en guidage manuel (on montre le geste au robot qui l’enregistre). Cela les rend accessibles aux PME et à des contextes de production très flexibles où la tâche à automatiser change fréquemment. De fait, les cobots connaissent une forte croissance sur le marché de la robotique. En Amérique du Nord, ils représentaient environ 13 à 16 % des nouvelles unités de robots vendues en 2025 (4 259 cobots sur 26 441 robots installés sur les neuf premiers mois), alors qu’ils n’étaient quasi inexistants dix ans plus tôt. Cette part devrait augmenter encore à l’avenir.
La collaboration homme-robot dépasse les seuls cobots. Elle inclut aussi les systèmes où l’humain téléopère un robot à distance (par exemple un chirurgien pilote un robot chirurgical avec une console, ou un démineur contrôle un robot pour manipuler un objet explosif). Dans ces cas, on combine la dextérité humaine et la protection offerte par le robot (distance, force amplifiée, etc.). On voit émerger également des formes de coopération où plusieurs robots et humains agissent en synchronisation sur une même tâche complexe, chacun apportant sa contribution à l’étape appropriée.
Un autre aspect intéressant est celui des robots d’assistance physique à l’humain. Les exosquelettes en sont un bon exemple : ce ne sont pas des robots autonomes, mais des dispositifs portés par le travailleur pour augmenter sa force ou réduire sa fatigue. Un exosquelette de manutention peut permettre à un ouvrier de soulever sans effort des charges de 20 kg qui l’auraient épuisé en temps normal, ou de rester accroupi longtemps sans douleur. Certains exosquelettes motorisés épaulent les mouvements (aux bras, aux jambes) et sont utilisés dans l’industrie automobile, la logistique ou la construction pour prévenir les troubles musculo-squelettiques. Il s’agit d’une forme de robotisation “augmentant l’humain” plutôt que le remplaçant. En 2025, ces solutions commencent à se diffuser dans les usines et entrepôts, à mesure que les technologies mûrissent et que les prix baissent.
La collaboration homme-machine soulève toutefois des défis. Il faut que les employés acceptent les robots comme partenaires et non comme menaces. Cela passe par l’ergonomie : les robots doivent être simples à utiliser, ne pas mettre en danger, et réellement soulager le travail plutôt que de le compliquer. La formation des opérateurs est nécessaire pour qu’ils sachent exploiter le cobot ou l’exosquelette au mieux. On touche aussi à la dimension psychologique : travailler aux côtés d’un robot peut être déroutant au début, il y a un temps d’adaptation pour établir une confiance mutuelle (par exemple, faire confiance au robot pour qu’il s’arrête toujours à temps, et pour le robot, bien calibrer sa sensibilité pour ne pas interrompre son action inutilement dès qu’on s’en approche). Des études montrent que lorsque les cobots sont bien introduits, les opérateurs apprécient souvent cette aide qui leur retire la partie la plus fastidieuse de leur tâche, améliorant leur satisfaction.
Enfin, la collaboration pose la question du partage des responsabilités et du travail. Jusqu’où doit aller le robot et où doit intervenir l’humain ? On cherche généralement à laisser à l’humain le rôle de décision et de contrôle ultime (principe d’automatisation centrée sur l’humain), le robot exécutant ou préparant les actions. Un équilibre est à trouver pour éviter une surcharge cognitive de l’humain (s’il doit surveiller trop de robots à la fois par exemple) tout en maintenant son implication. Certains parlent d’un futur où chaque travailleur sera un peu un « chef d’orchestre » de plusieurs robots, distribuant les tâches, intervenant en cas de besoin, tandis que les robots feront le gros du travail physique. Cette vision est déjà partiellement réalité dans des entrepôts d’e-commerce où un superviseur gère une flotte de robots mobiles.
En conclusion, la collaboration homme-robot est un facteur de transformation du travail tout aussi important que la substitution pure et simple. Elle offre l’opportunité d’augmenter l’humain plutôt que de le remplacer, ce qui est sans doute une voie prometteuse pour une automatisation plus acceptable socialement. Les tendances actuelles (essor des cobots, exosquelettes, IA assistant l’opérateur) laissent penser que l’avenir verra de plus en plus de binômes humains-robots sur les lignes de production et dans les services, alliant leurs forces de manière synergique.
Principaux enjeux environnementaux de la robotisation
Efficacité énergétique et optimisation des ressources
La robotisation de l’économie peut avoir des impacts environnementaux positifs en améliorant l’efficacité avec laquelle nous utilisons l’énergie et les ressources. Des processus automatisés, optimisés par l’IA, sont souvent capables de produire la même quantité de biens avec moins d’énergie, moins de matières premières et moins de déchets qu’un processus manuel ou mal contrôlé. Cela contribue à réduire l’empreinte écologique de l’industrie et d’autres secteurs.
Dans l’industrie manufacturière, l’introduction de robots et de systèmes intelligents permet de mieux contrôler les consommations à chaque étape. Par exemple, des robots de soudage ou de peinture peuvent appliquer la juste dose de matériau, avec précision, évitant le gaspillage de peinture ou de métal d’apport. Les machines automatisées peuvent être éteintes immédiatement en cas d’interruption de ligne, là où un procédé manuel laisserait tourner des moteurs ou des éclairages inutilement. Certains entrepôts automatisés fonctionnent même dans le noir (les robots n’ont pas besoin de lumière), économisant l’électricité d’éclairage. Globalement, la robotisation s’accompagne d’une baisse de l’intensité énergétique dans de nombreuses usines modernisées. Des travaux de recherche quantifient cette relation : une étude internationale a montré que pour chaque augmentation de 1 % du niveau d’utilisation de robots dans l’industrie, les émissions de CO₂ avaient tendance à diminuer d’environ 0,02 % en moyenne, toutes choses égales par ailleurs. Cela s’explique par les gains d’efficacité et la diffusion de technologies plus propres permises par l’automatisation (par exemple, un robot permet d’intégrer plus facilement un procédé de fabrication à basse énergie ou d’optimiser l’usage des machines existantes).
De plus, les robots facilitent l’adoption de procédés de production innovants et potentiellement plus sobres en ressources. Par exemple, l’impression 3D industrielle (fabrication additive) est parfois couplée à des robots et permet de fabriquer des pièces avec beaucoup moins de matière perdue que l’usinage traditionnel (où l’on enlève de la matière). De même, la robotisation fine des process autorise le recyclage en boucle de certains matériaux : des bras robotisés peuvent isoler et trier les rebuts en fin de ligne pour les réinjecter au début, là où manuellement ce tri aurait été trop complexe. L’industrie du plastique utilise ainsi des systèmes automatisés pour récupérer les chutes de production et les refondre automatiquement, réduisant les déchets. Dans la chimie, l’automatisation aide à réguler précisément températures et dosage, évitant les lots ratés qu’il faudrait jeter et consommer de nouveau de la matière pour les remplacer.
Au-delà des usines, l’agriculture de précision rendue possible par les robots a d’énormes avantages environnementaux comme évoqué plus haut : diminution massive des intrants (eau, engrais, pesticides). Un robot agriculteur équipé d’IA et de capteurs va arroser uniquement les plants qui en ont besoin, exactement à la bonne dose, plutôt que d’irriguer tout le champ uniformément. Des drones agricoles peuvent cartographier l’état des cultures et cibler les zones à traiter, réduisant les épandages inutiles. Des robots désherbeurs mécaniques éliminent les adventices sans herbicide, ou des robots pulvérisateurs ciblent chaque mauvaise herbe individuellement avec quelques micro-gouttes de produit. Tout cela limite la dispersion de substances chimiques dans la nature, ménage les sols et la biodiversité, et évite de consommer l’énergie grise liée à la production de ces intrants chimiques. L’agriculture robotisée s’inscrit ainsi dans une perspective de développement durable, en nourrissant la population avec moins d’impact par unité produite.
En matière de transport et logistique, l’automatisation peut également améliorer l’efficacité énergétique. Des entrepôts automatisés bien conçus minimisent les déplacements inutiles : les algorithmes de pilotage des robots optimisent les trajets, évitant les allers-retours à vide. Sur la route, des camions autonomes (ou même pilotés par IA en assistance au conducteur) peuvent adopter en permanence la conduite la plus écoénergétique (vitesse optimale, freinages anticipés) et rouler en peloton rapproché pour réduire la traînée aérodynamique, d’où des économies de carburant. Des systèmes automatiques de gestion du trafic peuvent fluidifier la circulation et réduire les embouteillages, là encore économisant du carburant et limitant la pollution locale. En milieu urbain, la robotisation pourrait rationaliser la logistique du dernier kilomètre : plutôt que chaque consommateur se déplace en voiture pour ses courses, des robots livreurs électriques mutualisés pourraient distribuer les colis de façon efficiente, diminuant l’empreinte carbone par livraison.
Cependant, il faut tempérer ces promesses par quelques effets rebond potentiels. L’augmentation de l’efficacité peut conduire à une hausse des volumes produits ou consommés (on produit moins cher, donc on consomme plus). Par exemple, si la robotisation rend la production d’un bien très bon marché, la demande peut exploser et au final l’impact environnemental total peut croître malgré les gains unitaires. Un exemple souvent cité est celui de l’éclairage : les LED ont drastiquement amélioré l’efficacité lumineuse, mais comme elles sont très économiques, on multiplie les points lumineux et on éclaire plus longtemps, si bien que la consommation totale d’électricité due à l’éclairage n’a pas baissé autant qu’escompté (voire a augmenté dans certains pays). De même, la facilité accrue de production via les robots pourrait pousser à un consumérisme accru ou à raccourcir les cycles de renouvellement des produits (puisqu’il est facile d’en fabriquer de nouveaux). Cela pourrait générer plus de déchets électroniques si le recyclage ne suit pas.
Il faut également considérer l’impact propre de la fabrication des robots et de leur fonctionnement. Produire des robots (composants électroniques, actionneurs, batteries) consomme de l’énergie et des ressources ; si on déploie des millions de robots supplémentaires, cela a un coût environnemental. De plus, les robots consomment de l’électricité : si celle-ci est d’origine fossile, l’automatisation peut indirectement émettre du CO₂. Néanmoins, les analyses de cycle de vie tendent à montrer que dans la plupart des cas, les robots permettent des économies d’énergie bien supérieures à ce qu’ils consomment, sur leur durée de vie, lorsque leur utilisation est optimisée. Et la transition vers des énergies renouvelables pour alimenter les usines automatisées réduira encore leur empreinte carbone. On peut même envisager que les robots aident à déployer ces énergies renouvelables (par exemple, robots d’entretien de panneaux solaires ou d’éoliennes, fabrication automatisée de batteries, etc.).
En définitive, la robotisation, si elle est orientée intelligemment, s’avère être un allié de la durabilité environnementale. Des études macroéconomiques récentes confirment que les pays qui robotisent davantage voient en moyenne une décroissance de l’intensité carbone de leur industrie. La clé sera de combiner ces innovations avec des incitations et réglementations pour éviter l’effet rebond et s’assurer que l’efficacité gagnée se traduit par une baisse absolue des impacts (et pas juste relatifs). Par exemple, fixer des normes d’écoconception, encourager l’économie circulaire (les robots peuvent aider au tri et recyclage des déchets), et intégrer l’automatisation dans une stratégie plus large de transition énergétique sont autant de leviers. La robotisation peut notamment contribuer à des secteurs verts : traitement automatisé des eaux usées, agriculture verticale optimisée, monitoring de la biodiversité par drones, etc. Utilisée à bon escient, elle se révèle un levier technologique pour concilier performance économique et respect de l’environnement.
Empreinte carbone et climat
L’impact de la robotisation sur le climat global mérite une analyse spécifique. D’un côté, comme on vient de le voir, l’automatisation peut réduire les émissions de gaz à effet de serre en rendant les processus plus sobres en énergie et en ressources. De l’autre, la fabrication des robots et l’augmentation potentielle des volumes produits peuvent ajouter des émissions. Essayons de voir le solde probable et les marges d’amélioration.
Plusieurs études macroéconomiques se sont penchées sur le lien entre densité de robots et émissions de CO₂ industrielles. L’une d’elles, couvrant un large panel de pays, a trouvé une corrélation négative significative : toutes choses égales par ailleurs, les industries plus robotisées tendent à avoir moins d’émissions de CO₂ par unité produite, suggérant un effet de décarbonation. Par exemple, l’introduction de robots dans l’industrie lourde permet souvent de mettre en œuvre des procédés moins carbonés (fours électriques pilotés finement, recyclage accru, etc.). Une autre étude en Chine a conclu que l’adoption de robots avait contribué à réduire les émissions industrielles locales, en améliorant l’allocation des ressources et la diffusion des technologies bas-carbone. Ces travaux estiment que les robots agissent comme un catalyseur de technologies propres et d’optimisation, ce qui aide les industriels à réduire leur empreinte carbone tout en restant compétitifs.
Par ailleurs, la robotisation peut contribuer à la lutte contre le changement climatique de façon indirecte, via des applications spécifiques. Par exemple, des robots et IA surveillent les fuites dans les infrastructures pétrolières et gazières : des drones équipés de capteurs détectent les fuites de méthane (puissant gaz à effet de serre) dans les pipelines ou puits, permettant de les colmater rapidement. Une étude a estimé que ces solutions robotisées pourraient éviter jusqu’à 556 millions de tonnes de CO₂éq par an d’ici 2030 en réduisant les émissions fugitives de l’industrie oil & gas. C’est un volume énorme (plus que les émissions annuelles de la France par exemple). De même, des robots forestiers ou des drones pourraient aider à replanter des arbres en masse (reforestation automatisée), ou à surveiller et empêcher les incendies de forêt naissants, ce qui a un impact climatique positif. On voit donc émerger une “robotique climatique” au service de la réduction des émissions ou de l’adaptation (p. ex. robots construisant des digues, ou renforçant des infrastructures face aux événements extrêmes).
Néanmoins, il faut rester vigilant à l’empreinte carbone propre au secteur high-tech. La fabrication des composants électroniques des robots (semi-conducteurs, capteurs) est énergivore et souvent localisée dans des pays à électricité carbonée (Chine, Taiwan pour les puces…). De plus, l’essor des data centers pour l’IA qui pilote les robots a un coût carbone non négligeable si ces centres sont alimentés aux énergies fossiles. Le déploiement de millions de robots et d’objets connectés signifie aussi plus de métaux extraits (acier, lithium, terres rares pour les moteurs et batteries) et donc des émissions grises associées. Il faudra donc que la décarbonation du secteur énergétique accompagne la robotisation pour que l’équation soit positive. Si l’électricité devient majoritairement renouvelable ou nucléaire, les robots fonctionneront de manière quasi neutre en carbone. Certains projets visent même des robots alimentés en partie par énergie solaire (ex : un robot agricole solaire désherbeur).
Enfin, mentionnons le sujet de l’e-déchet : plus de robots signifie à terme plus de déchets électroniques (cartes, batteries en fin de vie). Sans politiques de recyclage adéquates, on risque un impact environnemental collatéral. Ici encore, la robotisation peut être la solution autant que le problème : on développe des robots recycleurs pour démonter et trier les composants électroniques en fin de vie, afin de récupérer les matériaux précieux et éviter la pollution. Des chaînes de recyclage de batteries automatisées apparaissent pour faire face à la vague future des batteries de véhicules électriques. C’est un domaine où l’automatisation sera indispensable pour atteindre des taux de recyclage élevés.
En conclusion, la balance climatique de la robotisation semble pencher du bon côté, à condition d’accompagner cette transition technologique par des mesures écologiques fortes (décarbonation de l’énergie, économie circulaire, prévention de l’effet rebond). La robotisation, en rendant possible des gains d’efficacité inaccessibles autrement, est un atout pour réduire l’empreinte carbone de l’économie mondiale. Elle devra s’inscrire dans un cadre de politiques durables pour tenir ses promesses vertes. Mais bien orientée, elle pourrait accélérer le découplage entre croissance économique et émissions de CO₂, en fournissant « plus avec moins » sur une base largement électrifiée et optimisée.
Principaux enjeux géopolitiques de la robotisation
Compétition internationale et nouveaux rapports de force
La robotisation est aussi l’affaire des États : elle s’est imposée comme un enjeu géopolitique et économique stratégique, au même titre que l’IA. Les pays qui maîtrisent les technologies robotiques et les déploient massivement cherchent à en tirer un avantage compétitif sur la scène mondiale, ce qui rebat certaines cartes du leadership industriel. On observe ainsi une véritable course mondiale à la robotisation, dominée actuellement par l’Asie de l’Est.
La Chine illustre parfaitement cette dynamique. Elle a fait de la robotique un pilier de sa stratégie nationale (« Made in China 2025 » insiste sur l’automatisation industrielle). Ses investissements colossaux ont propulsé le pays au 1er rang mondial tant en utilisation qu’en production de robots. En 2024, la Chine a installé 295 000 robots industriels, soit 54 % de tous les déploiements mondiaux cette année-là – plus que l’Europe et les Amériques combinées. Cette frénésie d’automatisation vise à augmenter la productivité de son industrie manufacturière, à pallier le ralentissement de la croissance de la population active et à grimper en gamme technologiquement. Fait marquant, les fabricants chinois de robots ont désormais la majorité de parts de marché en Chine : 57 % des robots installés en 2024 en Chine étaient fournis par des entreprises chinoises, contre à peine 28 % il y a dix ans. Cela reflète la montée en puissance de son industrie domestique de la robotique (Siasun, Estun, etc.) aux côtés des acteurs étrangers (ABB, Fanuc, KUKA…). Pékin voit dans la robotisation un vecteur de souveraineté : réduire la dépendance envers les technologies occidentales et dominer les secteurs émergents. D’ailleurs, la Chine ne cache pas ses ambitions dans les domaines de pointe : elle a annoncé un plan pour dominer la robotique humanoïde d’ici 2027[5], investissant fortement dans la R&D en IA embarquée, servomoteurs avancés, etc.
Face à cela, les États-Unis et l’Europe prennent conscience du risque de déclassement. Aux États-Unis, qui furent précurseurs en robotique (avec Unimation dès les années 1960), le taux de robotisation industrielle est finalement modeste comparé à l’Asie. Ces dernières années, on y observe un regain d’intérêt stratégique : les industriels américains poussent pour une stratégie nationale pour la robotique, incluant la création d’un bureau fédéral dédié, des incitations fiscales et le soutien à l’adoption de robots par les PME. Le but est de renforcer la compétitivité manufacturière du pays, de relocaliser certaines productions critiques (ex : électronique) et de contrer l’avance chinoise. Washington a également identifié la robotique comme crucial pour la défense (robots militaires, drones) et investit via la DARPA ou des programmes spécifiques. La confrontation technologique sino-américaine autour de l’IA s’étend donc naturellement aux robots, considérés comme les “incarnations” de l’IA.
En Europe, la situation est plus contrastée. L’Allemagne et l’Italie figurent parmi les pays très automatisés (automobile oblige), mais globalement le continent a pris un léger retard : en 2024, l’Europe n’a capté que 16 % des nouvelles installations de robots, loin derrière l’Asie. Le ralentissement observé en 2024 dans plusieurs pays (France -24 %, Italie -9 % d’installations) est préoccupant. L’Union européenne en a conscience et tente de réagir via des initiatives comme Horizon Europe (financement de projets robotiques), des alliances pour la robotique, et des investissements dans l’industrie 4.0. L’enjeu pour l’Europe est de ne pas dépendre entièrement d’équipements importés et de garder la main sur ses filières stratégiques (automobile, aéronautique, santé…) en les robotisant. Certains appellent à une sorte de “Airbus de la robotique” européenne pour unir les forces (par analogie à Airbus dans l’aviation), ou à coconstruire des chaînes de valeur robustes intégrant startups, industriels, et instituts de recherche. Il y a aussi la question de l’harmonisation réglementaire : l’UE travaille sur un cadre légal pour les robots et l’IA, espérant à la fois protéger ses valeurs (éthique, respect de la vie privée) tout en stimulant l’innovation locale.
Au-delà du duo Chine-Occident, d’autres acteurs asiatiques comme le Japon et la Corée du Sud restent des poids lourds. Le Japon a longtemps été leader (il abrite des géants comme Fanuc, Yaskawa, Kawasaki) et garde une densité de robots parmi les plus élevées, notamment pour compenser un déclin démographique. La Corée du Sud a la plus forte densité au monde (grâce à l’électronique, l’automobile) et investit massivement en R&D (robotique de service, IA). Ces pays misent sur la robotique non seulement pour leur industrie intérieure mais aussi comme secteur d’export : ils inondent le monde de leurs machines (45 % des robots industriels vendus en 2021 provenaient du Japon).
La compétition internationale se joue donc à la fois sur la capacité à innover (qui sortira les prochaines générations de robots les plus avancés ?) et sur la capacité à diffuser ces robots dans le tissu économique national. Un indicateur clé est la densité de robots par 10 000 employés dans l’industrie : en 2023, elle atteignait 1 000+ dans certains secteurs en Corée, ~390 en Allemagne, ~250 aux USA, mais seulement ~130 en moyenne mondiale. Ces écarts reflètent l’avance de certains et le retard d’autres. Les pays émergents comme l’Inde ou le Vietnam commencent à robotiser, mais à des niveaux bien moindres pour l’instant. Cependant, l’accès de plus en plus facile à des robots d’occasion ou à bas coût chinois pourrait changer la donne dans les années à venir.
Enfin, notons que la robotisation a une dimension militaire et spatiale qui influence la géopolitique. Des pays comme les USA, la Russie, Israël, investissent dans les robots militaires (drones de combat, véhicules terrestres sans équipage, sentinelles automatiques). La supériorité technologique en robotique autonome peut conférer un avantage tactique sur le champ de bataille, ce qui pousse à une forme de course aux armements robotisés – non sans débats éthiques (quid des robots tueurs autonomes ?). Dans le spatial, les robots sont indispensables pour l’exploration et les stations orbitales : la NASA, l’ESA, la Chine envoient des rovers sur Mars, déploient des bras robotisés sur l’ISS, etc., ce qui s’inscrit dans la rivalité plus large pour la conquête spatiale.
En somme, la robotisation redessine des sphères d’influence économiques. Ceux qui maîtrisent ces outils renforcent leur puissance industrielle, ceux qui tardent risquent un déclassement. On voit aussi poindre des risques de tensions commerciales autour des robots : par exemple, des politiques protectionnistes pour favoriser les robots nationaux (la Chine subventionne ses fabricants, les USA réfléchissent à des “Buy American Robots”, etc.). Les guerres technologiques passent désormais par les semi-conducteurs, l’IA, et également les robots. Il est probable que les alliances internationales et les accords de commerce intégreront de plus en plus ces aspects (normes techniques, propriété intellectuelle, restrictions d’exportation de technologies sensibles liées aux robots, etc.). Le cas du rachat du fabricant allemand KUKA par un groupe chinois en 2016 a servi d’électrochoc en Europe sur l’importance de conserver un contrôle sur ces industries de pointe.
En définitive, la course à la robotisation est lancée et fait partie intégrante de la compétition économique globale du XXIe siècle. Elle pose la question de l’équilibre mondial : si un bloc obtient une avance décisive en automatisant massivement et en produisant à très bas coût, les autres devront s’ajuster ou accepter une dépendance. À l’inverse, une diffusion équilibrée des technologies pourrait bénéficier à tous en augmentant la prospérité générale. Cela dépendra de la coopération internationale, mais pour l’heure la tendance est plutôt à la rivalité, chaque nation cherchant à tirer son épingle du jeu robotique.
Dépendances technologiques et souveraineté
La montée de la robotisation s’accompagne de préoccupations sur les dépendances technologiques qu’elle peut induire entre pays. Contrôler la chaîne de production des robots – des composants jusqu’aux logiciels – est devenu un enjeu de souveraineté économique. En effet, si un pays dépend entièrement d’importations pour équiper ses usines en robots, sa modernisation industrielle est à la merci de fournisseurs étrangers, avec les risques que cela comporte (restrictions d’exportation, inflation des coûts, etc.).
Aujourd’hui, la production mondiale de robots et de composants critiques est concentrée entre quelques mains. Par exemple, cinq pays (Japon, Chine, USA, Corée du Sud, Allemagne) dominent la fabrication des robots industriels. Le Japon fournit une grande partie des composants clés : il est quasi monopolistique sur certains réducteurs de précision (indispensables aux articulations des robots), et très présent sur les servomoteurs, capteurs de vision industrielle, etc. Les États-Unis, eux, contrôlent beaucoup de la propriété intellectuelle logicielle (systèmes d’exploitation temps réel, logiciels de simulation, plateformes cloud pour l’IA). La Chine rattrape son retard sur le hardware mais dépend encore de l’Occident pour les semi-conducteurs avancés qui équipent les contrôleurs de robots ou implémentent l’IA embarquée. D’où la tension récente : les États-Unis ont imposé des restrictions d’exportation sur les puces haut de gamme vers la Chine, ce qui peut ralentir les progrès de cette dernière en robotique avancée ou en vision/IA pour robots. La Chine tente en réponse de développer une filière locale de puces (“loi de circuits imprimés maison”), mais cela prendra du temps.
Pour les pays européens ou émergents, la question est de ne pas se retrouver en situation de dépendance totale vis-à-vis de ces fournisseurs dominants. L’Europe a déjà vécu une déconvenue symbolique avec le rachat de KUKA (champion allemand de la robotique) par le groupe chinois Midea, soulevant la crainte d’un transfert technologique. Depuis, les autorités européennes sont plus vigilantes sur les investissements étrangers dans les secteurs stratégiques. L’UE investit aussi dans des programmes pour renforcer sa chaîne de valeur robotique locale : projets collaboratifs de recherche, soutien aux PME innovantes en robotique (beaucoup de startups en robotique de service émergent en Europe), etc.. L’idée est d’avoir ses propres fournisseurs de solutions robotisées, du moins dans les applications critiques (santé, défense, industries clés), afin d’éviter une dépendance unilatérale.
Un autre aspect est la dépendance aux matières premières stratégiques. Les robots utilisent des terres rares (dans les moteurs électriques) et d’autres métaux (lithium pour les batteries des AGV, etc.). Or la chaîne d’approvisionnement de ces matériaux est souvent dominée par la Chine (par exemple 80 % des terres rares sont raffinées en Chine). Cela signifie que l’accélération de la robotisation pourrait accentuer la pression sur ces ressources et renforcer la position de ceux qui les contrôlent. L’UE et les USA cherchent donc à diversifier leurs sources (exploitation de mines ailleurs, recyclage des composants) pour ne pas être piégés.
Par ailleurs, la dimension cybersécurité des robots pose une question de souveraineté. Si les logiciels qui contrôlent les robots ou stockent les données industrielles sont étrangers, il y a un risque de vulnérabilité ou d’espionnage industriel. Certains pays pourraient exiger que les données générées par les robots en usine (souvent envoyées sur le cloud pour analyse) restent sur le sol national ou soient chiffrées selon leurs standards. On peut imaginer aussi qu’à l’avenir, des sanctions internationales ciblent l’accès aux technologies robotiques (un peu comme on le voit avec Huawei et la 5G). Un pays sanctionné pourrait se voir refuser les mises à jour logicielles de ses robots, par exemple, paralysant partiellement sa production. Ces scénarios incitent chaque nation à sécuriser son autonomie autant que possible. La Russie, suite aux sanctions de 2022, a d’ailleurs déclaré vouloir développer sa propre industrie robotique sans dépendre des fournitures occidentales, mais cela reste ambitieux car elle part de loin.
Malgré tout, il y a une interdépendance forte : peu de pays maîtrisent 100 % de la chaîne. Le Japon dépend de l’Occident pour certains logiciels IA, l’Occident dépend de l’Asie pour des composants, etc. Cela peut servir de facteur stabilisant (chaque bloc a besoin de l’autre) ou au contraire inciter chacun à viser l’autarcie technologique, ce qui n’est pas simple. Le moyen terme verra probablement des efforts pour regionaliser les chaînes d’approvisionnement (par ex, fabriquer plus de composants en Europe ou aux USA, même si moins efficient économiquement, pour raison stratégique). On voit aussi émerger des alliances technologiques : par exemple le Japon et l’UE coopèrent sur la définition de normes internationales de la robotique (ISO) et sur des projets de recherche conjoints, afin de ne pas laisser la Chine imposer ses propres standards de facto.
Enfin, notons l’enjeu de la norme et de la régulation : imposer ses normes à l’international est une forme de pouvoir soft. L’Europe, souvent pionnière en régulation (RGPD pour les données, futur AI Act pour l’IA), pourrait tenter de fixer des règles mondiales sur l’usage éthique des robots, leur sécurité, etc., ce qui donnerait un avantage à ses entreprises déjà conformes. La Chine de son côté promeut ses normes via les routes de la Soie numériques, en exportant ses modèles de villes intelligentes automatisées, de surveillance par drones, etc., qui séduisent certains pays en développement. La bataille des normes robotiques est discrète mais réelle, car elle conditionne quels produits seront adoptés largement.
En résumé, la robotisation expose les pays à de nouvelles dépendances technologiques qu’ils cherchent à maîtriser. Atteindre une autonomie complète est illusoire, mais réduire les dépendances critiques est devenu un objectif explicite de nombreuses stratégies nationales (on parle de “sovereign technology” dans l’UE, de “supply chain resilience” aux USA). Les tensions géopolitiques récentes ne font qu’accentuer cette tendance. Dans un monde fragmenté, la maîtrise de la robotique est synonyme de puissance industrielle et d’indépendance stratégique. Les pays devront collaborer ou rivaliser prudemment pour éviter qu’une trop grande concentration du pouvoir technologique ne crée des rapports de force déséquilibrés.
Perspectives à court, moyen et long terme
État actuel et court terme (d’ici 5 ans)
À l’heure actuelle, la robotisation de l’économie est bien engagée dans les secteurs moteurs (industrie, logistique), mais elle reste encore hétérogène selon les régions et n’a pas atteint son plein potentiel dans beaucoup de domaines. Sur les 5 prochaines années, on peut s’attendre à une accélération continue de cette tendance, portée par plusieurs facteurs convergents : la maturité croissante des technologies (robots plus fiables et faciles à utiliser), la baisse des coûts unitaires, et la pression économique (pénuries de main-d’œuvre qualifiée dans de nombreux pays, besoin de relocaliser, etc.).
Selon l’International Federation of Robotics, après le record de 2024, les installations de robots industriels devraient continuer de croître d’environ +6 % en 2025 pour atteindre 575 000 unités, et dépasser 700 000 unités par an d’ici 2028. Cela signifie que chaque année, plus de trois quarts de million de nouveaux robots entreront en service dans le monde, intensifiant la transformation des usines. À court terme, l’Asie restera le principal foyer d’adoption, menée par la Chine qui pourrait installer près de 300 000 robots par an de façon soutenue si sa croissance industrielle persiste. L’Europe et l’Amérique du Nord vont chercher à rattraper un peu leur retard : on peut prévoir un effort important dans des pays comme les États-Unis, stimulé par des mesures incitatives (crédits d’impôt, investissements publics) pour moderniser les usines vieillissantes du Midwest, par exemple. De même, la France, avec son plan “France 2030”, compte augmenter de 50 % le nombre de ses robots industriels en quelques années.
En parallèle, les robots de service connaîtront aussi un essor rapide à court terme. Le secteur logistique va poursuivre son automatisation agressive sous l’effet du e-commerce : des dizaines de milliers de nouveaux robots mobiles seront déployés dans les entrepôts Amazon et autres, et on verra peut-être les premiers centres de tri de colis entièrement robotisés émerger. Dans la distribution et l’hôtellerie, la pénurie de main-d’œuvre post-Covid pousse à expérimenter plus avant l’automatisation : on peut imaginer que d’ici 5 ans, les robots de nettoyage autonomes deviennent monnaie courante dans les grandes surfaces et aéroports, que des restaurants automatisés (robots cuisiniers ou serveurs) apparaissent dans les grandes villes pour des tâches simples, ou encore que des hôtels testent des réceptionnistes robotisés pour les enregistrements tardifs.
Le secteur de la santé à court terme verra l’expansion continue de la chirurgie robotique (de plus en plus d’hôpitaux s’équipent de systèmes type Da Vinci), et le début de l’adoption de robots d’assistance aux soins (par exemple des robots de téléprésence pour surveiller les patients à distance, ou des petits robots compagnons dans des EHPAD pour apporter une présence interactive aux personnes âgées). La crise du COVID a ouvert la voie à la télémédecine et à l’acceptation de solutions technologiques en santé, ce qui peut faciliter l’introduction de robots pour certaines tâches (distribution de médicaments, désinfection automatique des surfaces hospitalières par robots UV, etc.).
Sur le marché du travail, d’ici 2028 environ, on ressentira de plus en plus concrètement les effets de la robotisation. Certaines professions seront en tension décroissante faute de besoins (par ex. magasiniers, caissiers, opérateurs de base en usine) tandis que la demande explosera pour les métiers liés à la robotique (ingénieurs, techniciens, intégrateurs). Le World Economic Forum anticipe que près d’un quart des emplois subiront des changements significatifs d’ici 5 ans, ce qui correspond bien à l’horizon 2028. De nombreux travailleurs devront être formés à de nouveaux postes. On peut prévoir une prolifération des programmes de formation courte en automatisation/robotique, une adaptation des cursus universitaires (plus de filières en IA et robotique), et possiblement un sursaut des politiques publiques pour faciliter la reconversion (crédits formation, etc.), face à l’urgence de ne pas laisser un chômage technologique s’installer.
D’un point de vue technologique, le court terme verra sans doute la démocratisation de nouvelles générations de robots plus intelligents et plus mobiles. Les cobots deviendront un équipement standard dans beaucoup de PMI (petites industries), notamment en Europe de l’Ouest et en Asie, grâce à leur facilité d’emploi. Les plateformes logicielles uniformisées commenceront à se répandre : on verra peut-être émerger l’équivalent d’un “Windows des robots” ou d’un OS universel de la robotique facilitant l’interopérabilité entre marques, ce qui serait un accélérateur d’adoption. L’IA générative sera mise à profit pour rendre la programmation des robots plus accessible (via langage naturel), ce qui sur 5 ans pourrait déjà se concrétiser en prototypes fonctionnels utilisés dans quelques usines pionnières.
Enfin, sur le plan géopolitique et réglementaire, le court terme sera crucial. Les États-Unis pourraient adopter leur stratégie nationale pour la robotique sous cette période, orchestrant mieux les efforts publics/privés. La Chine, elle, pourrait atteindre la saturation dans certains secteurs (ex : elle robotise déjà intensivement l’automobile, mais elle commencera à attaquer d’autres domaines comme l’électronique grand public, le textile). L’Europe aura, d’ici 2028, mis en place son cadre réglementaire sur l’IA qui impactera aussi la robotique (avec potentiellement des restrictions sur l’IA à “haut risque”, définissant ce que les robots autonomes peuvent ou ne peuvent pas faire, par exemple interdire les robots complètement autonomes dans certaines tâches sensibles sans supervision humaine). Il sera intéressant de voir si cette régulation freine ou au contraire encourage une robotique éthique européenne. Sur la scène internationale, on surveillera les discussions à l’ONU sur les robots autonomes létaux (armes), qui pourraient aboutir à un début de traité ou au moins de principes, à la façon des discussions sur le climat : c’est du court terme car la technologie avance vite, il y a donc urgence.
En synthèse, le court terme verra une intensification visible de la robotisation dans notre quotidien comme dans l’industrie, avec ses premiers effets massifs sur l’emploi et l’organisation du travail. Les économies qui sauront bien gérer cette transition (via la formation et l’investissement) tireront leur épingle du jeu, alors que celles qui tarderont pourraient connaître des ajustements plus douloureux.
Moyen terme (horizon 2030-2040)
À l’horizon de la fin de la décennie 2030 et du début des années 2040, la robotisation aura probablement atteint un stade beaucoup plus avancé et plus ubiquitaire dans la société. Si l’on projette les tendances actuelles, on peut esquisser quelques caractéristiques du monde du travail et de l’économie d’ici 15 à 20 ans :
Dans les usines et entrepôts : on pourrait voir se généraliser le concept d’“usine autonome” ou lights-out factory, c’est-à-dire des unités de production pouvant fonctionner sans présence humaine continue. Certaines usines pilotes existent déjà (par ex, une usine d’électronique au Japon tourne quasi sans opérateurs), mais d’ici 2035-2040, ce mode pourrait s’étendre à des filières entières. Les humains n’interviendront que pour la maintenance, la supervision distante ou la programmation de nouvelles lignes, tandis que la production courante sera assurée par un entrelacs de robots industriels, de systèmes de convoyage intelligents, le tout orchestré par une IA centrale. La flexibilité sera extrême : un même site pourra fabriquer de multiples produits en lots très réduits grâce à des reconfigurations rapides, répondant à une demande de personnalisation toujours plus poussée.
Dans la logistique et le transport : le camion autonome pourrait devenir courant sur autoroute vers 2030-2035, au moins dans certaines régions (peut-être sous forme de convois de camions autonomes suivant un camion pilote humain). Les véhicules de livraison autonomes en milieu urbain (robots roulant sur trottoir ou drones aériens) pourraient effectuer une part significative des livraisons du dernier kilomètre dans les grandes métropoles technophiles. Les ports et aéroports du monde en 2040 pourraient être presque intégralement automatisés, avec des grues robotisées, des remorqueurs autonomes, etc., optimisant les flux mondiaux de marchandises.
Dans les services : on peut s’attendre à l’émergence d’agents robotiques dans la vie quotidienne. Par exemple, des robots d’assistance personnelle pour seniors (aides-robots capables de surveiller une personne à domicile, d’appeler les secours, d’apporter des objets, de converser de manière rudimentaire) pourraient combler partiellement le manque de soignants humains. Le Japon, qui fait face à un vieillissement accentué, mise particulièrement sur ces robots d’assistance et d’ici 2035, ils pourraient équiper de nombreuses maisons de retraite à travers le monde. De même, la robotisation du nettoyage urbain (balayeuses de rues autonomes, robots ramasseurs de déchets) ou de l’entretien des bâtiments (laveurs de vitres automatisés sur gratte-ciel) devrait se diffuser, améliorant la productivité dans ces domaines et réduisant certains métiers pénibles. Il n’est pas improbable non plus que vers 2040, certains commerces (magasins, restaurants) fonctionnent avec très peu de personnel humain visible : par exemple, un fast-food pourrait avoir une cuisine entièrement robotisée et des bornes automatiques, avec seulement un ou deux employés pour la supervision et la relation client sur des aspects spécifiques.
Dans la construction, secteur jusque-là difficile à automatiser, le moyen terme pourrait apporter des changements notables : l’impression 3D de bâtiments par de grands robots, l’emploi de robots maçons ou de drones pour certaines opérations (surveillance de chantiers, transport de matériel) pourraient combler les pénuries de main-d’œuvre qualifiée et accélérer les chantiers. Des expériences actuelles montrent des robots capables de poser des briques, d’autres d’assembler des structures modulaires ; d’ici 2035, ces prototypes pourraient évoluer en solutions commerciales répandues sur les chantiers, modifiant le profil des ouvriers du BTP (plus de techniciens pour superviser les machines).
Du côté de l’intelligence artificielle, le moyen terme devrait nous amener proche d’une IA très avancée intégrée aux robots. Peut-être pas encore une “IA générale” consciente, mais des systèmes aux capacités quasi-humaines dans des domaines limités. Par exemple, on peut imaginer des robots humanoïdes vers 2035 capables de réaliser des tâches polyvalentes en environnement semi-structuré (entrepôt, usines secondaires, logistique interne, voire aides domestiques simples). Tesla, Figure, Xiaomi et d’autres promettent des humanoïdes utilitaires dans les 5-10 ans à venir ; si ces ambitions se concrétisent en partie, vers 2040 on pourrait avoir dans certaines entreprises des robots bipèdes employés pour des tâches d’assistance logistique, ajustant l’équilibre entre infrastructure adaptée aux robots à roues et flexibilité des robots bipèdes capables d’utiliser les installations humaines existantes. Cela reste spéculatif, mais pas impossible, compte tenu des rapides progrès en IA et mécatronique. Des projections audacieuses suggèrent même qu’il pourrait y avoir plus d’un milliard de robots humanoïdes en service vers 2050 si la robotisation se généralise aux services et à l’aide à domicile[6]. Au moyen terme 2040, on n’en serait qu’une fraction, mais cela donne une idée de l’ampleur possible. Même si ces humanoïdes restent coûteux et limités, ils pourraient effectuer un nombre croissant de tâches dans nos environnements quotidiens, redéfinissant des pans entiers de l’économie des services (accueil, logistique fine, travaux d’entretien, etc.).
Sur le marché du travail du moyen terme, on verra clairement les résultats de la transition amorcée. De nouveaux métiers auront émergé en nombre : opérateur de flotte de robots, coach/mainteneur de robots domestiques, architecte d’environnements intelligents, etc., tandis que certains métiers d’aujourd’hui auront quasiment disparu ou seront devenus marginaux (caissier, ouvrier d’assemblage classique, chauffeur routier, téléopérateur…). Les qualifications requises seront globalement plus élevées : on attendra de la plupart des travailleurs une littératie technologique de base pour interagir avec des systèmes automatisés, un peu comme on attend aujourd’hui de tout le monde de savoir utiliser un ordinateur ou un smartphone. La formation initiale aura dû s’adapter massivement : vers 2035, la plupart des écoles et universités intègreront des modules d’IA/robotique dans leurs cursus, et des filières entières seront tournées vers ces secteurs (p. ex. technicien en systèmes autonomes).
Sociétalement, cela posera des questions sur l’emploi et le sens du travail. Si vraiment l’automatisation réduit fortement la nécessité de travail humain dans certaines industries, la société devra-t-elle repenser sa structure ? On parle déjà d’idées comme la semaine de 4 jours ou le revenu universel pour partager les gains de productivité et éviter le chômage massif. D’ici 2040, il n’est pas impossible qu’on ait expérimenté dans plusieurs pays des systèmes de revenu de base alimentés en partie par une taxation plus forte du capital/robot (certains économistes y voient une solution aux inégalités technologiques). De même, les syndicats et les gouvernements auront un rôle crucial pour adapter le droit du travail : comment définir le travail d’un humain supervisant 10 robots ? Quels droits pour les travailleurs “augmentés” par des exosquelettes ? Faudra-t-il instaurer un droit à la déconnexion vis-à-vis des systèmes automatisés qui pourraient solliciter les employés à tout moment ? Toutes ces questions deviendront concrètes.
Au niveau géopolitique, le moyen terme (2030-2040) verra probablement un monde multipolaire dans la robotique. La Chine pourrait bien être le leader en volume et dans plusieurs technologies (elle aura sans doute des champions mondiaux dans les robots de service, et maîtrisera les chaînes complètes de production de robots industriels). Les États-Unis resteront à la pointe en IA et en robotique militaire/espace. L’Europe aura fort à faire pour se maintenir dans la course, mais elle pourrait exceller dans des niches (robotique de haute précision, robots médicaux, etc.) grâce à son savoir-faire en ingénierie. D’autres émergeront peut-être : par exemple, l’Inde investit maintenant dans la robotique pour son industrie automobile et pourrait devenir un acteur plus important vers 2040. Les rapports de force économiques tiendront compte du niveau d’automatisation : un pays très automatisé pourrait rapatrier des industries entières, modifiant les flux du commerce international. On pourrait voir ainsi une certaine relocalisation régionale de la production dans les blocs géopolitiques (par ex., une Amérique du Nord plus autosuffisante grâce à ses usines automatisées, une Europe se concentrant sur son marché, tandis que l’Asie garderait son propre écosystème). Cela pourrait atténuer la mondialisation extrême que l’on a connue, avec moins de dépendance vis-à-vis de main-d’œuvre bon marché lointaine.
En résumé, le moyen terme devrait consacrer la robotisation comme un fait accompli dans la plupart des domaines productifs, avec un monde du travail profondément transformé. Les questions de répartition et de modèle social seront au premier plan : soit le gâteau économique sera suffisamment plus gros et bien distribué pour que cette transition soit vue positivement (plus de temps libre, travail recentré sur des tâches valorisantes, niveau de vie élevé général), soit si la distribution échoue, on pourrait connaître des tensions sociales du fait d’une polarisation accrue (une élite technologique vs une précarisation de nombreux autres). Tout l’enjeu de la décennie 2030 sera d’ajuster nos institutions à ce nouveau paradigme, en évitant les pièges d’une automatisation subie pour en faire une automatisation choisie et bénéfique.
Long terme (horizon 2050 et au-delà)
À plus long terme, vers le milieu du XXIe siècle, il est certain que la robotisation aura atteint un niveau aujourd’hui difficile à imaginer dans le détail, mais que l’on peut tenter d’esquisser en prolongeant les tendances. Si les progrès techniques suivent leur cours exponentiel (notamment en intelligence artificielle) et que les freins actuels sont levés, le monde de 2050 pourrait voir les robots omniprésents dans quasiment toutes les sphères de l’économie et de la vie courante.
Dans la vie quotidienne, on peut imaginer qu’un foyer sur deux ou trois possède un robot domestique polyvalent (humanoïde ou autre forme) qui effectue des tâches ménagères, de la surveillance, de l’assistance aux personnes âgées, etc. Ces robots seraient l’équivalent des appareils électroménagers du XXe siècle, en bien plus sophistiqués – un peu comme dans certaines œuvres de science-fiction qui décrivent des majordomes robotisés. Certaines projections, certes spéculatives, annoncent même 10 milliards de robots humanoïdes en 2040 (ce qui dépasse la population humaine attendue) dans le scénario le plus optimiste. Sans aller jusque-là, on peut raisonnablement penser qu’il y aura au moins plusieurs milliards de robots de tous types en service d’ici 2050 (industriels, service, domestiques compris), ce qui dépasserait de loin le simple cadre industriel.
L’intelligence artificielle à cet horizon pourrait approcher, voire atteindre, une intelligence de niveau humain dans nombre de domaines. Si des IA générales voient le jour, les robots qui en seront équipés deviendront capables d’apprendre et d’accomplir presque n’importe quelle tâche aussi bien qu’un humain moyen. Cela signifierait que la frontière de l’automatisation reculerait presque à l’infini : des métiers entiers qui impliquent du raisonnement complexe ou de la créativité pourraient alors être assistés par IA, voire en partie automatisés (par exemple, une IA-robot pourrait concevoir des produits, écrire des scénarios, enseigner avec adaptation individualisée à chaque élève, etc.). On peut imaginer dans le meilleur des cas une collaboration harmonieuse humain-IA, où la productivité serait incroyablement haute et où les humains pourraient se consacrer surtout à des activités choisies (créatives, relationnelles, artistiques, directionnelles) pendant que les robots et IA gèreraient la majorité du labeur nécessaire. Dans le pire des cas, on pourrait craindre une marginalisation du travail humain, posant la question du sens et de la raison d’être du travail humain dans une économie presque entièrement automatisée.
Il est probable que, bien avant 2050, le débat sur le revenu universel ou d’autres formes de distribution de la richesse devienne central. Si par exemple 30 % ou 50 % des emplois actuels sont effectués par des machines en 2050, comment la société s’organise ? Certains économistes proposent l’idée d’une “économie de l’abondance” où la plupart des biens de base sont produits à coût quasi nul par des robots, permettant de satisfaire les besoins de tous – mais cela nécessite une redistribution pour que chacun en bénéficie. Il faudra inventer de nouveaux modèles : peut-être un modèle où la notion de plein emploi n’existe plus de la même façon, et où la réalisation de soi passe par des activités libres ou créatives plutôt que par un emploi contraint. Cela rejoint les utopies d’un futur où les robots libèrent l’homme du travail aliénant. Mais cette utopie n’adviendra pas automatiquement ; elle devra être soutenue par des politiques publiques appropriées.
D’un point de vue technologique, les limites actuelles des robots pourraient être surmontées. Par exemple, la question de l’énergie embarquée (autonomie limitée des robots mobiles à cause des batteries) pourrait être résolue par des percées en batteries ou en transmission d’énergie sans fil. On pourrait imaginer en 2050 des robots humanoïdes actifs toute la journée sans recharge, ou des micro-robots de maintenance circulant dans les usines en se rechargeant par induction au besoin. Les robots pourraient devenir extrêmement robustes et résilients, capables de fonctionner dans des environnements variés, y compris en extérieur sous le climat, grâce à de nouveaux matériaux et designs bio-inspirés. La robotique moléculaire ou nanorobotique pourrait également faire ses débuts : des robots microscopiques en médecine (nanobots administrant des médicaments de l’intérieur du corps) ou dans l’environnement (micro-robots dépollueurs d’océans, par exemple).
En 2050, l’espace sera probablement peuplé de robots : les bases lunaires ou martiennes en projet seront construites et entretenues en bonne partie par des robots (les humains sur place délégueront beaucoup, compte tenu du coût de leur présence). Des essaims de robots miniatures exploreront des planètes ou astéroïdes. Et sur Terre, l’infrastructure critique (centrales, réseaux électriques, villes intelligentes) reposera sur des systèmes automatisés auto-réparants : par exemple, des drones et robots terrestres inspecteront en permanence les ponts, routes, conduites, et répareront proactivement. On peut donc imaginer une planète bien mieux entretenue et optimisée grâce à cette armée silencieuse de robots œuvrant en arrière-plan pour nous.
Cependant, de grands défis pourraient également se présenter. Éthiquement et philosophiquement, la cohabitation avec des machines intelligentes posera question. Faudra-t-il accorder des droits à certains robots dotés d’une forme d’autonomie cognitive ? Comment s’assurer que l’IA reste alignée avec les valeurs humaines (problème de l’“alignment” des IA avancées) ? Sur le plan sécuritaire, plus de robots signifie aussi plus de risques s’ils sont détournés (cyberattaques massives utilisant des flottes de robots, etc.). La gouvernance de ces technologies à l’échelle mondiale sera un enjeu crucial pour éviter des catastrophes (imaginons une course aux armements où chaque État a des drones autonomes armés, le risque de conflits escalade différemment). D’un autre côté, ces mêmes technologies pourraient apporter des solutions à des crises, comme des robots pour lutter contre des pandémies, pour évacuer des populations en danger, etc.
En termes de soutenabilité, il faudra veiller à ce que l’expansion des robots soit compatible avec les limites planétaires : si chaque être humain veut son robot personnel, l’extraction de ressources pourrait exploser. D’où l’importance de boucler les cycles (recyclage maximal des robots, économie circulaire très aboutie d’ici 2050) et de concevoir des robots éco-conçus, modulaires, durables. Peut-être passera-t-on d’une logique de vente de robots à une logique de service (Robot-as-a-Service déjà en vogue), ce qui incite à entretenir et réutiliser plutôt que vendre du toujours neuf.
Enfin, sur le plan sociétal, 2050 verra peut-être l’arrivée d’une génération qui n’aura jamais connu un monde sans robots omniprésents. Leur rapport à la technologie sera très naturel. Ils auront pu être enseignés par des robots pédagogues, accompagnés par des robots jouets compagnons dans l’enfance, etc. La perception sociale des robots pourrait être bienveillante (comme des outils devenus banals) ou anxiogène (si le chômage de masse a frappé, les robots pourraient être vus comme responsables). Tout dépendra de la façon dont la transition aura été gérée dans les décennies 2020-2040.
En guise de prospective générale, on peut dire que le long terme nous confronte au scénario où la robotisation est pratiquement totale pour les besoins matériels, et où l’humanité doit redéfinir son rôle. Cela pourrait libérer un potentiel créatif énorme si nous avons su adapter nos structures économiques (certains parlent d’une civilisation du loisir créatif, de l’art, de la recherche, rendue possible par l’automatisation). Ou bien, si les choses tournent mal, créer une société extrêmement duale et instable (une minorité contrôle la technologie et la richesse, la majorité désoeuvrée subit). Il est donc capital, dès aujourd’hui, de poser les jalons d’un futur désirable.
Conclusion
La robotisation de l’économie mondiale est en marche et semble irréversible, portée par des avancées technologiques fulgurantes en robotique et en intelligence artificielle. Tous les secteurs – de l’industrie lourde aux services du quotidien – sont entraînés dans cette transformation qui promet des gains immenses en productivité, en efficacité et même en durabilité. Toutefois, cette révolution s’accompagne de défis considérables qu’il nous appartient de relever collectivement. Il faudra garantir que les fruits économiques de l’automatisation soient largement partagés pour éviter un creusement insoutenable des inégalités. Il faudra investir massivement dans l’éducation et la formation pour que chaque travailleur trouve sa place dans le nouveau paysage du travail aux côtés des machines. Il faudra aussi adapter nos cadres éthiques et réglementaires pour encadrer l’IA et les robots (sécurité, respect de la vie privée, responsabilité), tout en préservant l’innovation.
À court terme, des transitions délicates sont à gérer, notamment sur le marché de l’emploi et la requalification de millions de personnes. À moyen terme, l’horizon s’éclaircit si ces transitions sont bien menées : l’automatisation peut entraîner une nouvelle prospérité, la réalisation de tâches autrefois impossibles et peut-être même l’atténuation de la pénibilité du travail humain. À long terme, c’est un changement de civilisation qui pourrait s’opérer – pour le meilleur si nous orientons la robotisation vers le bien commun, la libération du potentiel humain créatif, et la soutenabilité environnementale.
En définitive, la robotisation n’est pas qu’un enjeu technologique ou économique : c’est un projet de société. L’histoire n’est pas écrite d’avance : les décisions politiques, les choix des entreprises, les aspirations des citoyens joueront un rôle déterminant dans la forme que prendra l’économie robotisée de demain. Serons-nous capables de bâtir une économie où humains et robots cohabitent en synergie, où l’automatisation rime avec progrès social et écologique ? Les décennies qui viennent seront décisives. Mais une chose est sûre : la robotisation, bien qu’invisible pour certains aujourd’hui, sera au cœur du monde de demain, et il convient dès à présent de s’y préparer et de la façonner de manière éclairée et responsable.
Sources : International Federation of Robotics (World Robotics Reports); Forum Économique Mondial (rapport Future of Jobs); études académiques MIT, IMF sur l’impact des robots sur l’emploi et les salaires; données sectorielles (robots de service, agriculture, santé); analyses technologiques récentes (cobotisation, IA et robots); études sur robotique et durabilité (réduction des émissions, efficacité)[2]; articles de presse et rapports d’experts sur les stratégies nationales et enjeux géopolitiques de la robotisation[5].
[1] [3] La demande robotique en usine explose dans le monde, mais les disparités géographiques s’accentuent | Techniques de l’Ingénieur
[2] How “Perplant Farming” Supports Environmentally Friendly Cultivation With Farm Robots and AI – Digital for Good | RESET.ORG
[4] Robotics in the Workplace: An Overview | Robotics | CDC
https://www.cdc.gov/niosh/robotics/about/index.html
[5] A3 Policy Recommendations and Advocacy Principles for the U.S. | Automate.org
https://www.automate.org/a3/advocacy-principles
[6] Ce n’est plus de la science-fiction : les machines humaines 🤖 Ce que les robots humanoïdes peuvent faire mieux que n’importe quelle autre machine 🔧
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